Le Rara et la politique

Notes de terrain

Une des bandes de Rara que j’ai souvent suivies dans le centre-ville de Port-au-Prince commençait la soirée par un rituel religieux qui rendait actifs les esprits et leur demandait d’agir pour la bande. Les membres se ramassaient autour d’un petit feu de joie en dehors du temple Vodou qui était leur base. Ils s’agenouillaient au-dessus d’une corde et d’une roche, utilisant les techniques du travay maji (travail de magie) pour « fixer » les autres bandes rivales de Rara du quartier. Alors qu’ils chantaient des chansons à la gloire des esprits, les membres de la bande, un par un, plongeaient leur torse et leur tête dans une infusion spéciale de feuillage médicinal. Ceci avait pour but de porter leurs esprits protecteurs à les protéger contre les esprits qui travaillent pour les bandes rivales et aussi contre n’importe quelle violence physique. 

Après la cérémonie, nous dansions dans les rues pendant que la bande jouait une chanson à la gloire d’Ogou, le lwa (l’esprit) de la guerre et de la discipline. La chanson était courante, elle venait directement du répertoire Vodou de Port-au-Prince, elle était facilement reconnaissable. Nous nous amusions, nous nous déplacions rapidement, je sentais l’euphorie qui s’emparait des rues de la capitale avec le son et les corps en mouvement. Dansant une danse de deux pas animée au milieu de la rue, je sentais que nous possédions l’air lui-même. 

Les cornes de bambou électrifiaient la nuit sombre de la ville plongée dans l’obscurité, avec des bribes de son. La bande traversait l’un des endroits les plus centraux et les plus surpeuplés de la ville, une zone qui était un bastion du Président Aristide, qui avait été renversé par un coup d’État. « Ogou Badagri, qu’est-ce que vous faites? » demande la chanson rugie par la foule. 

Puis plusieurs choses se sont passées à la fois. Le refrain a changé brusquement: « Marie, ou es-tu passé? Je n’ai nulle part pour mettre ma grosse bite. » Soudain la bande Rara chantait une chanson betise, une comptine vulgaire du Carnaval du mois dernier. Phenel, mon assistant sur le terrain, hurlait après moi, “Liza, Babylon, c’est ici,” utilisant le terme que la culture de la rue (downtown street culture) avait hérité du mouvement Rastafari pour dénoncer les militaires et leurs agents. Un attaché militaire est sorti de derrière un pilier pour affronter les fêtards. Au moment ou Phenel me saisissait par l’épaule et m’emportait vite sur le trottoir, l’attaché a ouvert le feu sur la bande entière de Rara avec un fusil semi-automatique. Soit que les bains protecteurs fonctionnaient,  soit que l’attaché avait seulement l’intention de nous faire peur, personne ne fut blessée. Après un moment de panique, la bande s’est reformée et a continué son chemin en empruntant une petite rue loin de “Babylon.”  

Quelque instants après, tout le monde s’est arrêtée pour se reposer et pour boire du kleren (alcool de cane). « C’était quoi ca? » ai-je demandé à Phenel pendant que nous buvions un coup. Le kleren aidait à calmer nos nerfs. Pendant qu’il allumait sa cigarette, les yeux de Phenel m’ont croisée dans l’éclair bref de la lumière de l’allumette. « Ce militaire n’aime pas qu’on chante pour Ogou, » a-t-il répondu d’une voix basse. « Ogou représente l’armée, comme tu sais, alors pour eux, n’importe chanson pour Ogou peut être une provocation. » Les questions fusent dans mon esprit, mais la musique reprend. Bien qu’ayant frôlé une rafale de balles, le groupe se lance dans les rues étroites de Port-au-Prince, chantant joyeusement les chansons vulgaires du carnaval.

(Extrait de Elizabeth McAlister, Rara! Vodou, Power, and Performance in Haiti. University of California Press, 2002, pp. 28-29.)

Analyse

Les groupes Rara sont en quelque sorte considérés comme la branche militaire d’une société Vodou ou d’une société secrète Sanpwel particulière. En plus d’être des groupes de carnaval, ce sont donc des armées qui participent à des manœuvres et qui sont en concurrence avec d’autres groupes de Rara qui pourraient se trouver dans la région. Les bandes de rara sont très hiérarchisées et comptent des présidents, des colonels, des majors, des capitaines et d’autres grades militaires. Les bandes de rara remontent probablement aux armées paysannes du XVIIIe siècle, qui étaient accompagnées de fanfares.

Ainsi, au sein des bandes et entre elles, il existe de nombreux niveaux de pouvoir politique. Il y a aussi les politiques créées par l’insécurité. Les conditions en Haïti au cours du vingtième siècle ont engendré de multiples insécurités résultant de nombreuses causes : érosion des terres, migrations massives, chômage, pauvreté, famine, dictatures, coups d’État et invasions étrangères. C’est sur une scène mouvante et violente que les bandes rara quittent leurs enceintes et entrent dans l’espace public.

L’économie politique de la violence en Haïti a été dévastatrice pour ce pays. En tant qu’anthropologue, j’étais en mesure d’écrire sur la vie quotidienne sous la répression du coup d’État et sur les changements culturels qui l’ont accompagnée. L’étude du rara m’a permis de voir au-delà de la politique stricte des coups d’État, des sanctions et des troupes et de considérer la religion et la politique expressive des pauvres : ce qu’il était possible de dire en public et comment il était possible de le dire.

À travers les paroles de leurs chansons, les groupes rara font des remarques musicales sur les mœurs sexuelles, la politique au sein de la communauté locale et la situation nationale. Les groupes de rara opèrent principalement au sein des réseaux de pouvoir locaux, accomplissant un travail religieux, mais il arrive que le festival de rara croise le pouvoir de l’État dans l’arène de la politique nationale. Les membres des rara peuvent devenir des acteurs ouvertement politiques sur la scène nationale et utiliser leur force du nombre pour minimiser le risque de diffuser des opinions politiques qu’ils ne pourraient pas exprimer autrement. En tant que représentations stylisées des armées paysannes des époques précédentes, les rara créent une solidarité populaire et transmettent aux classes dominantes des messages cognitifs sur la force et le pouvoir des laissés-pour-compte.

Dans le cadre de cette politique expressive, la signification et les connotations des mots et des phrases sont manipulées dans un processus constant de changement. Les significations et leurs référents peuvent changer rapidement et de manière imprévisible. Lorsque les groupes de rara se déplacent en grand nombre sur les voies publiques en chantant sur des sujets d’actualité, ils ouvrent un espace social pour l’expression populaire.

Je soutiens que le rara crée une scène semi-autonome pour le discours dans des conditions d’insécurité. L’insécurité s’applique à toute une série de relations sociales, de la terreur à d’autres facteurs moins dramatiques tels que la coercition politique, la discrimination ou le chômage. À New York, les groupes Rara parlent de la politique du racisme, des relations inter-caribéennes et de l’expérience de la migration. Assez souvent, en Haïti et à New York, les groupes de rara descendent dans la rue pour protester de manière explicite. Le fait qu’un grand nombre de personnes chantent leurs opinions constitue réellement une force puissante. Mais tant que ce nombre de personnes ne se mobilisera pas sur la scène politique en faveur d’un programme de droits politiques à part entière, la politique du rara restera dans le domaine de l’expressivité, de la performance, et du théâtre.

(Extrait de Elizabeth McAlister, Rara! Vodou, Power, and Performance in Haiti. University of California Press, 2002, chapitres 5 and 6.)